De l'(in) utilité de W3
communication et information vont en bateau

Hervé Le Crosnier, Université de Caen Herve.Le_Crosnier@info.unicaen.fr


Le service d'hypertexte en réseau W3 (World Wide Web) est en passe de devenir le service fédérateur de l'Internet. Le succès de W3 a déjà transformé les applications de base du réseau :

On commence donc à voir apparaître un fort recouvrement entre Internet et le service W3. Ceci est encore plus fort pour le grand-public, et même les "amateurs avertis". Cela nous impose de réfléchir autour de deux thèmes : les raisons du succès de W3, mais aussi les limites du modèle et les moyen à mettre en oeuvre pour les outrepasser. Cela nous conduira à conclure sur les nouveaux développement concernant la rédaction des documents hypertextes en réseau et sur la constitution des bibliothèques numériques.


Les raisons d'un succès

À l'origine de W3 on trouve plusieurs volontés qui ont fortement marqué la première génération de services :


L'ensemble des caractéristiques de la première génération de services W3 a été à l'origine à la fois du succès du paradigme proposé, mais aussi de ses limitations ultérieures, telles qu'elles apparaissent aujourd'hui. Le succès participe de la conception actuelle du multimédia, plutôt conçu comme une "juxtaposition de médias". W3 permet de se placer dans cet univers où se cotoient images, sons, textes et vidéo sans demander l'élaboration d'une grammaire complexe. Les modèles du logo et du siglage, déjà banalisés par la télévision (en haut à droite de chaque écran) et du commentaire devenaient aisés à mettre en oeuvre. La réalisation de "services" a été privilégiée sur la réalisation de "documents". Et souvent, derrière le servcie on retrouve :


Ce foisonnement est certainement nécessaire pour assurer la vitalité d'un service naissant comme W3 (et plus généralement l'Internet). On voit maintenant apparaître deux types de projets qui sont certainement plus longs à mettre en oeuvre, mais qui assurent à plus long terme la maintenance de l'information électronique:


La duplication des documents électroniques occupe une grande part des préoccupations concernant l'accès universel à la documentation. Cette conception est fondatrice pour les bibliothécaires. Le fait de traiter des documents multiples les distingue des archivistes qui échantillonnent dans une production d'unicats, et des conservateurs de musées qui collectionnent des pièces uniques. Le syndrôme d'Alexandrie vient aussi rappeler la nécessité de dupliquer l'information. Les incidents géopolitiques de ces dernières années renforcent cette conception (destruction de la Bibliothèque de Sarajevo, embargo des Etats-Unis sur les documents et les logiciels traitant de la cryptographie...).

Or cette préoccupation n'est que rarement prise en compte par les concepteurs de services W3. Si les premiers documents HTML emportaient avec eux leurs ancres et constituaient un document "auto-suffisant", la multiplication des appels de scripts (Imagemap, formulaires, génération automatique de pages W3 en fonction du contexte...) tend au contraire à localiser fortement un document. La capacité à annoter en réseau un document de base, mise en avant dès l'origine de l'hypertexte par Ted Nelson et son projet Xanadu, est aussi un élément à prendre en compte dans la duplication des documents. De cette figure apparait la nécessité de concevoir des modèles sociaux de duplication entre sites producteurs d'information. L'heure est révolue ou un utilisateur pouvait dupliquer sur son propre poste de travail (ou son serveur) un document hypertextuel HTML, en raisons des multiples "appels de scripts". Il faut aujourd'hui élaborer des règles de transfert d'un ensemble de documents constituant un "service", et établir la réciprocité des échanges (les annotations faites sur un serveur en Europe doivent aussi être reportées sur le serveur des États-Unis et réciproquement).

La constitution de bibliothèques numériques est devenu un enjeu d'organisation du cyberespace. Car en sens inverse, le succès de W3 se traduit aussi par la difficulté à accéder à des documents à certaines heures, les liens physiques étant saturés. Or la lecture hypertexte nécessite une fluidité des changements de pages. Le suivi des liens est devenu aujourd'hui une source d'impatience devant la lecture sur écran, qui tend à dévaloriser l'ensemble du service W3 et ses possibilités nouvelles. Que dirions-nous si pour la lecture de chaque article de journal imprimé il nous fallait passer par le rythme du prêt-inter bibliothèques ?

Pour accélérer la conception de bibliothèques numériques, il faut aussi concevoir que le réseau est un support à des "documents", et pas seulement des "services". Cette idée commence seulement à percer. Nous avons longtemps, notamment en France, été façonnés par le modèle des services vidéotex. Dans ce modèle, un service est entièrement organisé et nourri en information par un concepteur unique. Ce n'est plus le cas dans les services W3. Cela permet d'envisager la collaboration. Non pas une collaboration parasite, où chacun se repose sur un autre pour la production documentaire, le tissage de liens et l'archivage, mais bien une collaboration coopérative : une organisation du partage des tâches de collecte, de description et de mise à disposition des documents. Ce modèle coopératif est certes plus long à mettre en oeuvre : il faut définir des champs de compétences, des degrés de complétudes des collections souhaitées, des règles de description tant du contenu (indexation documentaire) que de la forme des documents (catalogage descriptif). mais il est le seul à partir des besoins actuels et futurs des lecteurs et non de l'intérêt des offreurs de services. C'est une conception qui doit émerger par comparaison avec le fonctionnement, les missions et les principes des bibliothèques, plutôt que par la pâle copie du modèle de la télévision ou du vidéotex.


Un autre aspect du développement des services W3 est aussi devenu à l'ordre du jour : jusqu'à présent HTML reste un mode assez fruste de mise en page mais surtout repose sur une grammaire hypertextuelle élémentaire : l'appel de document par activation d'une ancre. On est encore en deça des nombreuses recherches sur une réthorique de l'hypertexte de la fin des années 80 (Roland Dachelet, Hypertexte et hypermédia : documents, informations, connaissances. In : Le document électronique, Cours INRIA, 11-15 juin 1990.). Un typage sémantique des liens est devenu indispensable pour offrir une réelle lecture hypertexte qui ne soit pas simplement un jeu de "marche-avant, marche-arrière" avec des sommaires intermédiaires. Les divers types de liens d'un logiciel d'hypertexte comme GUIDE sont des exemples des développements nécessaires pour faciliter la lecture. Ainsi le "lien d'annotation" de GUIDE renvoie l'ouverture d'une petite fenêtre comportant la remarque, ou la référence bibliographique.


De même, le discours actuel sur les informations électroniques fait souvent appel à la notion de versions, à l'idée d'une "maintenance" d'un document... Il faut là aussi se poser des problèmes avec un peu de recul. De ce point de vue, tous les documents ne se valent pas. La maintenance d'une page de sommaire est une nécessité technique : s'assurer que les pointeurs sont toujours valides (dans le temps) ou efficaces (pour des documents dupliqués, les pointeurs font ils appel au serveur qui répondra le mieux pour un utilisateur local). Le suivi d'un document technique, d'un manuel de procédure... est aussi dans l'ordre des choses.. même si toutefois la conservation des anciens manuels est un outils précieux pour ceux qui, dans quelques années ou dans quelques siècles, se pencheront sur l'évolution des techniques en cette fin du XXème siècle. La modification d'un document porteur de sens, de point de vue, d'expérience est plus problématique. Ce qui change dans le temps, c'est la connaissance. Celle d'un environnement social et scientifique, celle d'un individu donné... Mais ce mouvement de la connaissance se construit à partir de référents stables, que sont les documents publiés à un moment donné. Les peintres pratiquaient le "vernissage" des toiles afin de s'interdire toute retouche. Les imprimeurs apposaient "l'achevé d'imprimer'". Il convient d'élaborer de même un rite de publication sur le réseau. Afin que des points stables soient offerts à la lecture, à la critique, à la relecture... et parfois aussi à la réhabilitation. Qu'un auteur change d'avis, ou souhaite intégrer des critiques, des remarques et des apports de collègues, rien de plus normal, rien de plus souhaitable. Il peut alors publier, soit une "nouvelle édition", soit un autre article qui montre que son point de vue change, évolue, se peaufine... La gestion des version est un problème lié à certains types de documents et ne peut pas être généralisée. Pour des motifs cognitifs, pour la clarté des débats et par respect pour l'avenir comme pour le passé.


En marge de ces questions portant sur l'unité documentaire, son statut dans l'univers des publications en réseau, on trouve aussi des questions portant sur l'architecture même de ce document électronique de base. Dans sa version actuelle, HTML est avant tout un langage linéaire. Les informations se succèdent. Même l'appel de documents associés (images, sons, vidéos...) se déroulent suivant un mode séquentiel (appel du document, chargement puis lecture avec un logiciel spécifique ou intégré). Or nous voyons apparaître des systèmes permettant la diffusion en direct du son (Real Audio, dont on peut entendre un exemple dans le service de France-Info). Dès lors, il devient nécessaire de concevoir des architectures de documents réellement multimédia. Une telle architecture devra intégrer une gestion du déroulement séquentiel du son et de la vidéo avec la lecture par accès direct du texte et des images fixes. Le modèle n'est plus seulement SGML, mais des normes du type de HyTime.


Conclusion

Comment de tels documents existant sur un réseau vont-ils pouvoir être réellement conservés, dupliqués, offerts à l'accès par plusieurs utilisateurs simultanément, mais aussi par plusieurs accès successifs d'un même "lecteur" (rôle des bibliothèques numériques) ? On le voit les enjeux sont largement ouverts. L'expérience acquise aujourd'hui dans la rédaction de véritables documents HTML, portant de l'information nouvelle et l'incorporant dans un modèle de lecture innovant devient alors une garantie de développement des futurs services d'hypertexte en réseau. Il restera ensuite (et parallèlement) à définir et maîtriser un modèle de description documentaire et catalographique de ces nouveaux documents électroniques. Un projet plus ambitieux et novateur que la simple numérisation de textes du passé, qui constitue encore aujourd'hui l'horizon de nombreux projets. Un projet coopératif, qui implique de revoir la notion de document, de collection et de bibliothèque. Le réseau est alors un nouvel outil pour penser : de nouveaux moyens, mais aussi un nouveau regard sur les méthodes et l'organisation sociale de l'univers de la connaissance.


Caen, le 2 octobre 1995.
Hervé Le Crosnier
Université de Caen
Herve.Le_Crosnier@info.unicaen.fr

Ce texte a été rédigé pour une présentation lors du congrès JRES 95 qui s'est déroulé du 22 au 24 novembre 1995 à Chambéry.

URL d'origine de ce document: http://www.info.unicaen.fr/~herve/publications/chambery.html